Alphonse Morand fait partie de ces citoyens qui, empreints d’une vaillante énergie et d’un dévouement patriotique, ont contribué à l’affranchissement du Valais et à l’instauration de l’égalité des droits politiques dans les deux parties du canton.
Son arrière-grand-père Jean-Antoine, originaire du Biot (Haute-Savoie), s’établit à Martigny où il obtient le droit de cité en 1795 ; Alphonse, fils de Jean-Philippe, voit le jour à Martigny le 24 juin1809. Il entreprend des études dans les collèges de Sion et de Brigue, avant de les poursuivre à Lyon, Besançon et à l’Ecole polytechnique de Paris où il obtient un diplôme d’ingénieur ; il entame ensuite un périple européen qui l’emmène à Munich, Karlsruhe, Stuttgart et Vienne.
Lorsque vers 1837, il revient en Valais, le mouvement libéral est en pleine effervescence ; avec la bouillante ardeur de la jeunesse, Morand prête le concours de sa pensée et de son bras au mouvement progressiste et devient l’un des champions de la cause bas-valaisanne au sein de la Diète. Le 1er avril 1840, nous le trouvons dans la colonne d’Alexis Joris pour refouler les troupes Haut-valaisannesii avant de s’emparer de St.-Léonard. Radical – représentant de l’aile extrémiste au sein du mouvement libéral – il assume la fonction de secrétaire de la « Jeune Suisse », est député à la Constituante, puis au Grand Conseil (1847-1857, 1861-1873) au sein duquel il exerce la fonction de secrétaire français (1852, 1869-1873 ) ;il se consacre également au district comme sous-préfet (1869-1877) et à la ville de Martigny dont il est conseiller municipal (1869-1878) ; durant la législature 1852-1854, il représente le Valais au Conseil des Etats.
La plume est une arme qui convient à son tempérament ardent et emporté. Avec l’arrivée au pouvoir des libéraux en 1839, la liberté de la presse est inscrite dans la nouvelle Constitution du 3 août 1839 – à la rédaction de laquelle il participe – marquant ainsi la naissance de la presse en Valais. Un groupe de libéraux décide la création d’une société par actionsiii ; le « Bulletin des séances de la Constituante » voit le jour ; la rédaction en est confiée à Alphonse Morand, secrétaire de la Constituante ; le « Bulletin » bi-hebdomadaire se veut un « résumé fidèle et impartial » pour que le peuple sache « de quelle manière sont traités ses intérêts »iv.
Morand donne libre cours à son tempérament combatif et le « Bulletin » perd de son objectivité et d’organe officiel il devientv le porte-parole de l’aile extrémiste du parti libéral avec le titre « L’Echo des Alpes »vi. Alphonse Morand assure les fonctions d’éditeur, de rédacteur et d’imprimeur. Le premier journal d’opinion et d’information veut intéresser les citoyens aux affaires de leur pays et leur donner le goût de s’instruirevii ; il fustige l’obscurantisme de l’Ancien régime et attaque la religion ; il soutient qu’une nation qui « trop longtemps frustrée de ses droits et victime d’institutions défectueuses imposées par une aristocratie ignorante à l’aide de l’étranger » se réveille et se régénère et que « le langage de la vérité se fasse entendre »viii. Mgr Rotenix, dans sa lettre pastorale d’août 1842, en interdit la lecture.
L’instruction publiquex est un autre cheval de bataille pour Morand qui engage un combat énergique en faveur de la loi scolaire persuadé que « c’est l’instruction qui rend un peuple libre ». L’ « Echo des Alpes » lance un appel au peuple valaisan qui « doit savoir que l’instruction est la seule terre véritable où prospèrera la liberté qu’il a conquise, le seul fondement solide de son indépendancexi ». Au lendemain du rejet de la loi scolairexii, pour Morand, le clergéxiii est responsable de cet échec ; il s’en prend également aux modérés de l’aile libérale du gouvernement pour que désormais ils cessent tout ménagement à l’égard du clergé ; un comportement qui lui vaut les vives remontrances de son beau-frère Maurice Barmanxiv. Pas découragé pour autant, il poursuit avec l’« Echo des Alpes » sa croisade et réclame « une révolution morale » pour éviter que le pays ne retombe sous l’influence de ceux qui veulent le maintenir dans l’ignorancexv, proclamant qu’il est grand temps que l’école forme de futurs citoyens et non seulement des prêtres et des notaires.
En 1844, le régime réactionnaire, revenu au pouvoir, supprime « l’Echo des Alpes »xvi au motif des « maux incalculables qu’il avait causés au pays » ; Alphonse Morand subit la fureur du Tribunal d’exception qui le condamne à être exposé au pilori avec l’inscription « infâme, impie journaliste » ainsi qu’à cinq ans de prison ; contraint à l’exilxvii, il se réfugie en terre vaudoisexviii où il collabore au « Nouvelliste vaudois » et exerce la fonction de secrétaire du Grand Conseil vaudois. Au moment de la révolution radicale, il revient en Valais et retrouve son siège de député. En 1861, il est membre du comité de rédaction du « Confédéré du Valais »xix.
En 1872, Alphonse Morandxx mène une campagne acharnée contre les projets de révision de la constitution fédérale qu’il trouve trop centralisatricexxi ; il publie une brochurexxii pour expliquer son antagonisme sur ce sujet avec ses amis politiques.
Alphonse Morand est hostile aux tergiversations, aux demi-mesures, il entend aller droit au but ; une attitude illustrée par sa devise « pour mener à bien un mouvement il faut marcher vite et frapper fort ! », toutefois cette détermination ne rencontre pas toujours l’unanimité au sein de sa famille politique. Le 29 mars 1888, la mort le surprend au moment où il envisage d’écrire les « Mémoires du rédacteur de l’Echo des Alpes » ; il nous laisse le souvenir d’un citoyen qui a offert son temps et sa peine pour assurer notre indépendance.
robertgiroud
[5702 =>5600] [pour le 19 février 2010]
BINER, Jean-Marc, « Etat du Conseil municipal et du Conseil bourgeoisial de Martigny (1848-
1965) » dans AV 1966, pp. 245-259
Choix bibliographique sur Martigny :
http://patrimoinesdemartigny.com/documents/BibliographieInternet.pdf
i Cf. Bertrand – [cf Carlo Boissard] + Le Confédéré no 13 et 16 des 30 mars et 21 avril 1888 [photos DSC01373/74 11 fév. 2010] .
ii Du plateau de Champlan.
iii Réunit à l’Hôtel du Lion d’Or à Sion, un ancien relais de poste aujourd’hui un restaurant, pour former une société par action d’environ 60 souscripteurs à 5 francs.
iv BERTRAND J.B., « Au Berceau de la presse … », in Annales valaisannes….. – COURTHION Histoire de la presse p. 854-855 – Notices sur quelques journaux p. 300.
vii « Le centenaire de la presse valaisanne », Le Confédéré no 53 du lundi 1er mai 1939.
viii Louis COURTHION, « Histoire de la presse valaisanne » in Wissen und Leben, Zürich, 1911.
ix L’évêque du diocèse de Sion.
x Voir « Le curé et l’école », Confédéré, no ?? 1936.
xi Echo des Alpes du 1er février 1841 cité par ROTEN p. 41. [par objectivité rg doit consulter quelques no de ce journal].
xii Du 7 février 1841 – La loi scolaire est refusée par 9737 voix.
xiii En se demandant si lesprêtres feraient « tant de mal s’ils n’étaient appuyés et soutenus par leurs supérieurs » Echo des Alpes des 18 et 28 février 1841.
xiv Maurice Barman marie sa sœur Eugénie – dans « La contre-révolution en Valais ».
xv « Coup d’œil sur la situation du pays », Echo des Alpes, no 6 du 19 janvier 1843 cf. SEILER note 1 p. 493.
xvi Par décret du 24 mai 1844
xvii « Aperçu historique de la presse valaisanne », Le Confédéré numéro du Centenaire, 1961.
xviii Cf. « Le Confédéré » no spécial du Centenaire 1961 ».
xix Dans lequel il publie, entre autres « L’unanimité au Grand Conseil », no 102 de 1861.
xx Avec Alexandre de Torrenté.
xxi BERTRAND J.-B., « La Jeune Suisse et ses débuts en Valais 1835-1840 », in Annales valaisannes, 1936 p. 146.
xxii « Coup d’œil sur la révision ».