N. est une jeune femme d’à peine 25 ans. Il y a un bon mois, elle recevait avec fierté son diplôme d’ingénieure EPFL à l’issue d’une grandiose cérémonie. Après des études difficiles, de nombreux sacrifices et une existence spartiate commune à tous les bénéficiaires de bourse, elle tient enfin entre ses mains ce fameux sésame censé lui ouvrir toutes grandes les portes de la vie active … Censé, car il y a un « mais » : N. est de nationalité russe !
Attachée à notre pays, elle en apprécie le mode de vie, y a fait de nombreux contacts et parle évidemment notre langue. Son plus cher désir est d’y rester pour travailler. Hélas, notre Loi fédérale sur les étrangers stipule que seuls obtiennent un permis de séjour en Suisse les étudiants hors UE (« pays tiers ») qui s’engagent à quitter notre pays une fois leur titre obtenu. Pour déroger à cette règle, il faut trouver un emploi dans une entreprise pouvant obtenir un permis de travail. Cette première condition, malgré les recommandations de l’Ecole d’anticiper la recherche d’un poste avant la fin des études, s’avère très difficile à concrétiser. L’employeur potentiel prendra-t-il le risque d’engager un futur collaborateur qui n’a pas encore passé les épreuves finales ? L’autre condition est encore plus complexe à réaliser : il s’agit de démontrer « l’intérêt scientifique et économique […] prépondérant » d’une telle embauche. Donc, donner la preuve que l’on est le-la spécialiste introuvable en Suisse ou – libre circulation oblige – dans l’Europe des 27 ! L’Office fédéral des migrations à qui revient la décision d’accorder ou non le permis de séjour ne dispose pas forcément des compétences nécessaires pour évaluer les qualités professionnelles des requérants. Evidemment, tout cela doit se passer dans des délais extrêmement serrés. En trois mois, N. n’a en tout cas pas réussi à le faire, malgré des atouts certains : un master en technologies du vivant et un quasi parfait bilinguisme franco-russe.
Au-delà du destin individuel de N., il faut se demander pourquoi notre pays persiste à se priver des compétences de jeunes diplômés que nous avons formés à grands frais. Le cursus d’un seul ingénieur peut coûter plus de 500′000 francs à la Confédération ! L’argument qui veut que notre pays contribue à la dynamique de développement des régions d’origine en refusant le droit de séjour à ces anciens étudiants ne tient que très partiellement. En effet, il semble que le nombre de ceux qui choisissent de retourner dans leur pays est plutôt limité. Les fraîchement titrés préfèrent s’installer dans les contrées industrialisées plus attractives au niveau des conditions de travail, de la diversité des offres et de la possibilité d’assouvir leur intérêt purement professionnel. La Suisse met ainsi gratuitement à disposition de nos plus directs concurrents étrangers une main d’œuvre hautement qualifiée.
Heureusement, les choses et les esprits sont en train d’évoluer dans la bonne direction. Différentes démarches ont été initiées pour soit par des parlementaires (motion Neyrinck, motion du groupe libéral-radical, etc.), soit par les milieux académiques, soit enfin par certains cantons comme ceux de Vaud et de Genève. Dans un communiqué du 15 octobre dernier, la Commission des institutions politiques du Conseil des Etats a fait part de son souhait de faciliter l’accès au marché du travail des étrangers diplômés d’une haute école suisse. Jugeant que le droit en vigueur ne tient pas suffisamment compte des intérêts bien compris de la Suisse, elle reconnaît la nécessité d’assouplir certaines dispositions de la loi sur les étrangers. Pendant ce temps, N. recherche activement un logement dans les environs de Moscou !
Dominique Germann, Sierre

