Valais Libre

29 août 2012

Alexis de Tocqueville (1805 – 1859)

Le libéralisme n’a pas toujours bonne presse. Trop souvent, le terme est associé à l’économie, à l’ultra-libéralisme ou au néo-libéralisme. C’est très réducteur, c’est surtout utile à ceux qui veulent déconsidérer leurs adversaires politiques. Le libéralisme, c’est aussi et avant tout une philosophie, une pensée, une vision de la société. Il s’est construit à travers le temps autour de quelques-uns des plus grands penseurs de notre histoire. Savoir d’où l’on vient, connaître nos racines est fondamental. Alexis de Tocqueville fait partie de la grande famille des bâtisseurs de la pensée libérale. Né à la fin de la Révolution française, il traversera une partie du 19ème siècle en laissant une empreinte importante. Voyageons avec lui :

Le 9 mai 1831, un navire battant pavillon américain, mais au nom français, Le Havre, entre dans le port de Newport (au nord de New-York). A l’avant, admirant la dextérité des marins de ce magnifique voilier, deux hommes, deux avocats, rêvent de grandeur. Le premier, Gustave de Beaumont travaille au parquet de Versailles. Le deuxième ne sait pas encore que, de son séjour en Amérique, il ramènera la matière à un livre qui fera de lui le français le plus populaire aux Etats-Unis après le libérateur Lafayette. Charles Alexis Clérel de Tocqueville, puisque c’est de lui qu’il s’agit, et son ami Beaumont ont reçu un ordre de mission du ministre de l’Intérieur pour mener une enquête sur le système pénitentiaire américain.

Voyage en Amérique

Durant 9 mois, les deux amis vont sillonner le pays pour récolter minutieusement les informations nécessaires à leur mission. Mais ce qui passionne le plus Alexis de Tocqueville, c’est l’organisation politique de la jeune nation. Les Etats-Unis ont un peu plus de 50 ans, le pays est en construction, en plein essor.

Des forêts impénétrables où l’envie de rencontrer les indigènes, les indiens, est quasi irrésistible aux périls du Mississippi gelé durant le terrible hiver 1831 /1832, les voyages se succèdent. Le frêle, le chétif juge-suppléant de Versailles domine ses peurs pour aller à la rencontre de la population tout comme des grands hommes (il rencontrera le président Jackson) qui construisent la future grande puissance mondiale.

De retour en France à la fin février 1832, les deux amis trouvent Paris en pleine épidémie de choléra. Ils se retirent à la campagne pour pondre leur rapport. Si Beaumont travaillera à la rédaction du rapport pénitentiaire, Tocqueville n’y apportera que quelques retouches et commentaires. Son souci est la mise en ordre de ses multiples cahiers de notes dont il tirera un ouvrage majeur : De la Démocratie en Amérique.

Du Royalisme à la République

Né à Paris, dans une famille de la petite noblesse normande, le 29 juillet 1805, Alexis de Tocqueville compte comme aïeul Malherbes qui avait protégé les « encyclopédistes » contre les abus royaux et ensuite défendu le roi, après la révolution, devant la Convention. Il finira guillotiné. Le père et la mère d’Alexis n’échapperont que de peu à la guillotine, la chute de Robespierre les délivrant des geôles de la Terreur.

Tocqueville sera marqué par ces événements et le souvenir de son arrière-grand-père l’influencera. Après son séjour en Amérique, il s’installera comme avocat. Il publie la première partie De la Démocratie en Amérique en 1835, la deuxième partie plus analytique paraîtra en 1840 avec moins de succès. Dès lors il devient un homme public connu et reconnu. Il sera élu à l’académie française en 1841.

En parallèle, il débute une carrière politique. Député de Valognes dans la Manche de 1839 à 1851, il jouera un rôle très libre au Parlement. Reconnu, écouté, il n’arrivera jamais à former un groupe autour de lui. Trop libéral pour le parti dont il était issu, pas assez enthousiaste des idées nouvelles aux yeux des républicains, il n’a été adopté ni par la droite, ni par la gauche, il est demeuré suspect à tous. Ce jugement de Raymond Aron est un peu dur, mais il reflète la solitude politique de Tocqueville à son époque.

Influencé par la révolution de 1830 qui a chassé Charles X, il n’a pas utilisé son fusil de volontaire de la Garde Nationale pour défendre les Bourbons, Alexis de Tocqueville travaillera à la République, mais une République de l’Ordre. Il sera quelques mois ministre des Affaires Etrangères entre juin et octobre 1849. Opposé au Coup d’État du 2 décembre 1851, il sera incarcéré à Vincennes puis relâché, il quitte la vie politique.

Retiré en son château de Tocqueville, il entame l’écriture de L’Ancien Régime et la Révolution, paru en 1856. Il meurt en convalescence à Cannes le 16 avril 1859, où il s’était retiré six mois plus tôt avec sa femme, pour soigner sa tuberculose. Il est enterré au cimetière de Tocqueville.

Une œuvre sociologique

« Tocqueville ne figure pas d’ordinaire parmi les inspirateurs de la pensée sociologique. Cette méconnaissance d’une œuvre importante me paraît injuste.» Raymond Aron qui a fait connaître Tocqueville à ses compatriotes français à travers son livre Les étapes de la pensée sociologique paru en 1967, a décomposé la démarche de Tocqueville. Il prend d’abord une multitude de notes minutieuses, il va sur le terrain interroger un maximum de personnes et observer directement les situations, les organisations. Ensuite il décrit, décompose, déstructure, mais il ne s’arrête pas là : il porte un jugement.

Ce n’est plus l’habitude dans la sociologie moderne. Aujourd’hui, spécialisation oblige, on ne mélange plus la description du commentaire. Mais au 19ème c’est chose courante. Alexis de Tocqueville n’est pas seulement sociologue, il est aussi et surtout philosophe, politologue.

Sa Démocratie

Le jeune avocat rentre d’Amérique avec une vision de la Démocratie qui va se bonifier à travers ses recherches, ses études, ses réflexions. A ses yeux, la démocratie est l’égalisation des conditions. Est démocratique la société où ne se subsistent plus les distinctions des ordres et des classes, où tous les individus qui composent la collectivité sont socialement égaux, ce qui ne signifie d’ailleurs pas intellectuellement égaux, ce qui serait absurde, ni économiquement égaux, ce qui, d’après Tocqueville, serait impossible. L’égalité sociale signifie qu’il n’y a pas de différences héréditaires de conditions, et que toutes les occupations, toutes les professions, toutes les dignités, tous les honneurs sont accessibles à tous.

Fédéralisme

S’il n’y avait que de petites nations et point de grandes, l’humanité serait à coup sûr plus libre et plus heureuse ; mais on ne peut faire qu’il y ait pas de grandes nations. (…)Les petites nations sont souvent misérables, non point parce qu’elles sont petites, mais parce qu’elles sont faibles, les grandes sont prospères, non point parce qu’elles sont grandes, mais parce qu’elles sont fortes. (…) C’est pour unir les avantages divers qui résultent de la grandeur et de la petitesse des nations que le système fédératif a été créé. Il suffit de jeter un regard sur les Etats-Unis d’Amérique pour apercevoir tous les biens qui découlent pour eux de l’adoption de ce système.

Tocqueville exige que l’état soit assez grand pour disposer de la force nécessaire à la sécurité, et assez petit pour que la législation soit adaptée à la diversité des circonstances et des milieux. Cette combinaison n’est donnée, pour lui, que dans une constitution fédérale ou confédérale. Et pour fonctionner au mieux, la démocratie devra s’appuyer sur des citoyens formés au civisme et actifs dans la société. La cellule de la commune avec sa proximité est un laboratoire indispensable au bon fonctionnement de la démocratie. Les citoyens américains prennent l’habitude de régler les affaires collectives dès le niveau de la commune.

Dangers

Deux dangers principaux menacent l’existence des démocraties : l’asservissement complet du pouvoir législatif aux volontés du corps électoral, la concentration dans le pouvoir législatif de tous les autres pouvoirs du gouvernement. Tocqueville soulève également les limites du système. Elève de Montesquieu, il prônera une stricte séparation des pouvoirs.

La démocratie, dit encore Tocqueville, tend à généraliser l’esprit de cour, étant entendu que le souverain que les candidats aux offices iront flatter est le peuple et non le monarque. Mais flatter le souverain populaire ne vaut pas mieux que flatter le souverain monarchique. Peut-être même est-ce pire, puisque l’esprit de cour en démocratie, c’est ce qu’on appelle, en langage ordinaire, la démagogie.

Libertés

La liberté d’association et l’usage qui en est fait, la multiplication des organisations volontaires, contribuent à la sauvegarde de la liberté, au bon fonctionnement de la démocratie. La liberté de la presse lui paraît chargée d’inconvénients de toutes sortes, tant les journaux sont portés à en abuser, tant il est difficile qu’elle ne dégénère pas en licence. Mais il ajoute, selon une formule qui ressemble à Churchill à propos de la démocratie, qu’un seul régime est pire que la liberté de la presse, c’est la suppression de cette liberté.

Testament

Au final, Tocqueville nous laisse une œuvre forte, puissante et révélatrice d’une philosophie basée sur la primauté de l’homme. Seul le bien-être individuel mène les comportements, le génie consiste à faire en sorte que ce bien-être individuel coïncide avec le bien-être collectif. Des règles librement consenties mènent à cet équilibre. De l’Amérique, Tocqueville nous restitue vision qui annonce les principaux mythes de la société industrielle : le changement comme principe de permanence, le progrès comme moteur économique, la communication – au propre comme au figuré – comme vecteur de la prospérité, la mobilité sociale comme marchepied de l’égalité démocratique.

A lire pour en savoir plus :

Alexis de Tocqueville, Gilles de Robien, Grandes Biographies, Flammarion, 2000

Les étapes de la pensée sociologique, Raymond Aron, NRF, Gallimard, 1967

Constant et Tocqueville face aux limites du libéralisme moderne, Olivier Meuwly, Droz, 2002

Tocqueville, les sources aristocratique de la liberté, Lucien Jaume, Fayard, 2008

De la démocratie en Amérique, Schoenhofs Foreign Books 1986 collection Folio,

L’Ancien Régime et la Révolution, Garnier-Flammarion, n° 500 (édition F. Mélonio).

Lettres Choisies et Souvenirs (1814-1859). Gallimard, collection Quarto, 2003.

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