Valais Libre

27 novembre 2020

Élections communales, importance de la proximité

Filed under: 1. Lettre québécoise — vslibre @ 6 h 26 min
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Les élections communales 2020 ont livré leur verdict. Avec un recul de 6 000 kilomètres, je vais tenter une analyse qui n’entrera pas dans les détails, mais insistera sur l’importance de ce premier palier du pouvoir. La Suisse, contrairement au Québec, à la chance d’avoir un socle local solide qui s’appuie sur des ressources, des compétences enviables. Aux partis politiques de faire en sorte que cette chance soit bien exploitée. Le PLR ne s’en sort pas trop mal.

«  C’est pas parce que c’est local que c’est banal ! » La formule tirée de l’émission satiro-politique Infoman diffusée chaque semaine par Radio-Canada témoigne mal de la place de la politique locale au Québec. Contrairement à la Suisse, les municipalités québécoises n’ont pas vraiment les moyens de servir au mieux leur population. Je vais profiter du bilan des élections communales en Valais pour tenter quelques comparaisons à travers l’Atlantique.

La Une du Confédéré célébrait les nouveaux présidents de Sion, Sierre et Vollèges élus en 2008. Source : Confédéré, 5 décembre 2008

Impôts directs – Taxes foncières

Au Québec, les municipalités sont extrêmement encadrées par l’État. L’État définit différents types de municipalités et leur octroie des droits et des devoirs. Je n’entrerais pas dans le détail, il faut simplement avoir conscience que l’autonomie municipale (on ne parle jamais de commune au Québec) est plutôt limitée. Deux regroupements de municipalités, l’Union des municipalités du Québec et la Fédération québécoise des municipalités plaident la cause de ces administrations auprès du gouvernement du Québec.

Mais le mal le plus grand des municipalités québécoises est leur mode de financement. Elles vivent essentiellement des taxes d’habitation. En effet, chaque propriétaire paie une taxe annuelle selon la valeur de sa propriété. Pas d’impôts directs sur le revenu ou autres pour les municipalités. Le développement des ressources financières dépend presque exclusivement du développement immobilier et industriel. Pas le meilleur moyen de trouver un équilibre.

Il faut dire que les municipalités sont privées de tout pouvoir dans un domaine important pour toutes les communes en Suisse. Elles n’ont aucune prise sur les écoles. Les infrastructures, comme le pédagogique est en main de Centres de services régionaux (anciennement commissions scolaires) qui dépendent directement du ministère de l’Éducation. La bureaucratie étatique dans toute sa splendeur.

Proportionnelle – Équipe majoritaire

La gouvernance de ces municipalités est assurée par un Conseil municipal élu par les citoyens selon le modèle britannique, c’est-à-dire uninominal à un tour. Des partis politiques municipaux, regroupés autour d’un leader, le maire ou quelqu’un qui aspire à l’être, se battent dans des arrondissements pour avoir une majorité. 

Chaque arrondissement envoie un représentant autour de la table de conseil et le maire est élu sur l’ensemble du territoire le même jour. Un candidat non élu à la mairie n’est pas conseiller municipal. Un membre de son équipe doit lui céder la place s’il veut siéger. Souvent c’est arrangé avant les élections. 

Impossible de vivre le charme des deux ou trois tours à la valaisanne. L’opposition a souvent du mal à se faire entendre ou alors, elle est issue d’un arrondissement (un village) qui ne sera pas toujours bien servi par l’administration majoritaire. Les communes valaisannes ont la chance d’être épargnées par ce mal, même si parfois certains villages n’ont pas d’élus.

Valais 2020

Tout ça pour vous dire que j’ai suivi avec délectation les communales 2020. Aujourd’hui, la distance n’est plus un problème. Rhône FM et Canal 9 m’ont permis de vivre en direct la tombée des résultats. Avec le décalage horaire, dès mon réveil, j’ai pu découvrir les premiers résultats et en fin d’après-midi, tout était dit. J’avais dégusté les commentaires du consultant de Canal 9, mon ancien président du PRD\PLR Valais, Léonard Bender. J’ai revécu quelques souvenirs électoraux savoureux entre secrétaire et président. 

En automne 2009, Pascal Couchepin réunissait des jeunes à Chemin pour parler de démocratie et d’efficacité. Source Confédéré, 2 octobre 2009

Le « Grand chelem » de 2008 est revenu mettre du bonheur dans ma tête. Après la vice-présidence d’Évolène avec ma cousine Corina Rong, la présidence de Vollèges avec Christophe Maret, Sierre est tombé avec la victoire de François Genoud avant que Marcel Maurer n’enlève Sion. En écoutant Léonard Bender, je l’entendais me dire que je devais modifier notre communiqué de presse. J’ai enlevé les superlatifs : Victoires radicales suffisait !

Mais laissons de côté la nostalgie et revenons sur ce qu’il s’est passé dernièrement. Je n’ai pas ressenti les mêmes émotions. 6 000 kilomètres de distance et une implication en moins, c’est tout à fait normal. Comme en 2008, beaucoup de communes avaient déjà élu tacitement leur présidence, mais il restait quelques combats. Chalais et Sembrancher ont retenu mon attention. Des femmes PLR à la présidence, ça fait du bien dans un dimanche. 

Puisque je tiens la plume, je ne vais pas me priver du plaisir de saluer les succès de Yasmine Ballay à la vice-présidence de Dorénaz et de Damien Roch à la présidence de Saint-Gingolph. Entrée au comité de la JRV (Jeunesse radicale valaisanne) sous ma présidence, il y a … longtemps, Yasmine poursuit son brillant parcours. Quant à Damien, il se fait un prénom, mais surtout il prouve que les jeunes à qui on fait de la place, je me souviens de quelques soirées avec les jeunes du parti dans mon carnotzet, savent répondre présents quelques années plus tard.

Les partis politiques ont un rôle important à jouer même, pour ne pas dire surtout, au niveau communal. La place des femmes ou des jeunes ne se fait pas encore tout seule, elle doit être préparée. Les organisations de jeunesses, de femmes ou des initiatives comme celle qu’organisait Pascal Couchepin avec ce qu’on nommait à l’époque « Les rencontres de Chemin » doivent être encouragées. Elles assureront non seulement des succès politiques, mais la prospérité des communes, du canton et du pays.

13 novembre 2020

Un été des Indiens bien mérité !

Pandémie, élections américaines, Covid-19, Trump, vaccin, Biden, confinement, recomptage, manifestations, manifestations…. L’époque est troublée, c’est le moins qu’on puisse dire ! Heureusement, au Québec, cette année, on a droit à un bel été des Indiens. Vous ne savez pas ce que c’est ? Jo Dassin l’a si bien chanté que l’expression est bien plus connue que la réalité qu’elle représente.

Lorsqu’arrive l’été des Indiens, les feuilles sont largement tombées, mais avant cela, elles ont été éclatantes. Sources : Pierrot Métrailler

À l’heure où j’écris ces lignes, une semaine avant que vous les lisiez, c’est ça les aléas d’un hebdomadaire de qualité, l’Amérique du Nord, tout comme le reste du monde, est dans l’attente, vraiment interminable, d’une décision concernant les élections américaines. Désolé, mais comme j’ai replongé dans l’enseignement et que les « incises » étaient au programme de la semaine, vous y avez droit aussi !

Parlons météo

Il est donc trop tôt pour que je vous parle de politique. La pandémie on en a assez. Il me reste « la météo à la rigueur » comme dirait Coluche. Dans ce domaine, le Québec vit un moment des plus agréable, car 2020 restera comme une année où l’été des Indiens non seulement a daigné pointer son nez, mais il a été un des plus beaux depuis longtemps.

Vous ne le saviez pas, mais l’été indien de Jos Dassin qu’on appelle aussi l’été des Indiens dans ma nouvelle région n’arrive pas chaque année. Il faut trois critères pour qu’il prenne réalité :

Il doit survenir en automne après une période de gel.

Il doit durer au moins 3 jours où la température est au moins 5 degrés au-dessus de la normale saisonnière.

Il n’y a pas ou peu de précipitations durant ces journées.

Le gel, on a donné. Au début du mois de novembre, il a fait jusqu’à – 15 la nuit. Ma piscine a gelé, mais ça, c’est normal, ça arrive chaque année. À l’heure où je vous écris, il fait encore 15 degrés même si c’est 17 heures et que la nuit est tombée. Eh oui, dans le nord, en plus du froid, il fait très vite nuit l’hiver. La normale à cette époque est de 2 degrés. Pour le reste, on n’annonce pas de pluie et cet été devrait rester au moins une semaine.

Mais d’où ça vient ?

On profite de cette météo clémente et on en profite aussi pour se poser des questions. D’où vient cette expression « été des Indiens » ? Je dis on, parce que je ne suis pas le seul. Radio-Canada a enquêté. Je vous dis, on vit une époque formidable ! Ils ont été dépoussiérer un vieux professeur de sociologie de l’Université Laval qui nous explique une origine possible de cette appellation.

« Je ne connais pas l’origine exacte de l’expression. Une chose est sûre, cependant : il s’agit d’un calque de l’expression anglaise Indian summer. Cette expression, les Canadiens français vont la franciser et se l’approprier. Chez les Premières Nations, cette période correspondait aussi au moment où les nomades quittaient le campement estival qui regroupait généralement un grand nombre de familles, sur les berges du fleuve Saint-Laurent, ou encore d’une rivière ou d’un lac important, pour remonter vers les territoires de chasse situés à l’intérieur des terres en vue de l’hiver. Impossible, l’été, de vivre en forêt nordique : il y avait trop de moustiques ! »

On avait vraiment besoin de cet été des Indiens !

Merci et mes excuses au professeur Denys Delâge. J’ai utilisé l’expression « dépoussiérer » parce que je suis exaspéré par la situation actuelle. Vous qui êtes arrivés jusqu’ici dans la lecture, vous devez vous demander pourquoi mon ton n’est pas habituel. D’ailleurs, vous qui me lisez ici, vous devriez me faire un signe sur Facebook ou par courriel, il est inscrit quelque part sur cette page, pour que je sache combien il y a de courageux et de persévérant !

Les oies blanches, à perte de vue, profitent aussi de l’été des Indiens au bord du Saint-Laurent. Sources : Pierrot Métrailler

Donc, si je sors de l’ordinaire c’est parce qu’à l’instar de beaucoup de monde, je suppose, je trouve difficiles les temps que nous vivons. Ici au Québec, ça fait depuis le 1er octobre que nous sommes quasi confinés. Nous avons juste le droit d’aller travailler quand le télétravail n’est pas possible ou aller à l’école pour les plus jeunes, les plus âgés étudient à distance. Sinon, on reste à la maison et on n’a le droit de n’inviter personne. Seuls ceux qui vivent seuls peuvent recevoir une seule autre personne.

Et pourtant, le Québec compte dix fois moins de cas que la Suisse pour une population équivalente. Malheureusement, le système de santé vacille. Il avait déjà lamentablement échoué au printemps dans les centres pour personnes âgées. Aujourd’hui, il menace d’imploser, car le personnel est insuffisant et à bout. L’organisation n’est pas à la hauteur. Je me permets ici un petit clin d’œil aux partisans d’une caisse de maladie unique et d’un système centralisé. J’aurais sûrement l’occasion d’y revenir dans une prochaine lettre québécoise.

Sans oublier que nos « amis » du sud ne sont pas capables de compter rapidement des bulletins de vote et que, peut-être, entre l’écriture et la lecture de ces lignes, des émeutes auront éclaté. Ça aussi, ça méritera une chronique quand ils auront enfin décidé !

Pas étonnant que l’humeur est morose. Heureusement, l’épisode estival de Premières nations, c’est comme ça qu’ils veulent être appelés maintenant, fait du bien et me permets de terminer en vous envoyant une belle image des couleurs de l’automne québécois qui furent éclatantes cette année et une autre des oies blanches qui, comme chaque année, passent dans la région.

6 novembre 2020

Des mots interdits aux gorges tranchées

Filed under: 1. Lettre québécoise — vslibre @ 6 h 58 min

Pendant qu’au Canada une professeure est suspendue pour avoir utilisé un mot interdit devant ses étudiants, en France un autre enseignant est décapité pour avoir montré des dessins à ses élèves. Aucune commune mesure de gravité entre ces deux événements, toutefois, ils sont le résultat d’une même confrontation idéologique. Dans quel type de société voulons-nous vivre ?

Au début du mois de septembre 2020 s’amorçait à Paris le procès de l’attentat contre Charlie Hebdo. Plus de cinq ans après les tueries qui ont endeuillé la France en janvier 2015, l’heure de rouvrir ces pages sanglantes était arrivée. Personne ne se doutait alors que le simple fait de reparler de l’affaire allait à enclencher un nouveau cycle de violence.

Samuel Paty, martyr de la liberté d’expression

Une photo de Samuel Paty, lors de la marche blanche à Conflans-Sainte-Honorine. Lewis Joly/AP/SIPA

Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, un professeur d’histoire-géographie d’un collège de Conflans-Sainte-Honorine était décapité en sortant de son établissement. Derrière cet énoncé d’une froideur glaçante se cache un drame national, une atteinte inouïe à l’École, à un symbole de la République. 

Sa faute : dix jours plus tôt, il avait discuté de la liberté d’expression et utilisé, avec extrême prudence, les caricatures de Mahomet comme support à la réflexion. L’obscurantisme ne peut pas tolérer la réflexion et dans la droite ligne des libres-penseurs de Charlie Hebdo l’enseignant a été éliminé par un djihadiste.

« Ils ne passeront pas ! Nous ne cèderons rien ! » Les mots du président de la République française ont été très fermes. Emmanuel Macron ne s’est pas dérobé et a réaffirmé très haut les idéaux républicains. Tout le monde ne l’a pas bien pris. La réaction du président turc Erdogan n’a pas été très diplomatique… un nouveau jeu de dessins a vu le jour !

Veruska Lieutenant-Duval, victime du multiculturalisme

Verushka Lieutenant-Duval – Source : Photo tirée du compte Facebook de Verushka Lieutenant-Duval

Quelques jours auparavant, à la fin du mois de septembre 2020, l’Université d’Ottawa était secouée par une autre affaire de liberté. Veruska Lieutenant-Duval, une professeure en histoire et théorie de l’art a été suspendue par sa direction pour avoir utilisé le terme « nègre » dans un cours où elle parlait du concept de la réappropriation des mots.

Malheureusement le « n-word », comme on dit maintenant en anglais est un mot interdit. Comme dans Harry Potter, celui qui le prononce (Valdemort) est voué aux pires châtiments. Une étudiante s’est sentie blessée et a porté plainte. Malgré l’extrême sensibilité de la professeure aux questions raciales, elle avait interrompu une leçon pour que ses élèves puissent participer à une manifestation de Black Lives Matter, Elle a été sanctionnée.

Deux visions de la nation

Une polémique a bien évidemment éclaté à la suite de cette histoire qui a très vite tourné à un affrontement entre francophones et anglophones. L’université d’Ottawa est bilingue. Cette affaire est somme toute mineure, même si certains mettent en avant la liberté académique qui, selon moi, n’a jamais été menacée. Elle illustre le fossé qui sépare les tenants du multiculturalisme et ceux qui prônent ce qu’on appelle au Québec « l’interculturalisme ». Des sociologues[1]parlent plutôt de la différence entre la vision d’une nation « civique » ou d’une nation « ethnique ». 

« Le Canada n’a pas d’identité profonde, d’identité commune ou dominante […] ce qui fera du Canada le premier État post-national ». Cette affirmation du premier ministre canadien Justin Trudeau, faite dans une entrevue au New York Times en décembre 2015 se comprend mieux dans le cadre de ce débat.

Pour résumer, disons simplement que les chantres du multiculturalisme en vogue dans le monde anglo-saxon et dont le plus grand admirateur était Pierre Elliott Trudeau[2] affirment la primauté des libertés individuelles sur les droits collectifs. Cette pensée s’est fortement développée pour mettre fin aux États-nations (ethniques) responsables de la plupart des maux du XXe siècle selon eux.

Cette primauté des droits individuels est aujourd’hui utilisée, entre autres, par l’islam radical pour revendiquer le privilège de vivre selon leurs croyances n’importe où sur la planète. C’est ainsi qu’on a vu, en Ontario en 2004/2005, une vive polémique pour l’instauration de tribunaux islamiques pour régler les conflits familiaux des musulmans. Finalement, le projet a été rejeté, mais que le débat ait eu lieu montre l’influence de cette doctrine.

Il faut des racines pour s’épanouir

C’est sous cet angle que les deux affaires, majeure avec Samuel Paty, mineure chez Veruska Lieutenant-Duval, se rejoignent dans une même confrontation entre deux visions de la société. Les minorités ont aujourd’hui remplacé le prolétariat ouvrier dans une recomposition postmarxiste des luttes sociales[3].

La gauche française dès les années 1980 avec le mouvement SOS Racisme par exemple a repris certaines de ces thèses. Heureusement, les événements actuels semblent remettre en question cette primauté des droits individuels en France. C’est loin d’être le cas en Amérique du Nord. Le Canada anglais et la gauche américaine y tiennent mordicus.

Mon expérience d’immigrant renforce encore ma conviction que cette voie est fausse. Je ne me sentirais pas bien dans mon nouveau pays si je ne m’efforçais pas à comprendre ses habitants, à les connaître en explorant leurs histoires. Mais je ne serais pas à l’aise non plus si je n’avais pas de profondes racines bien ancrées dans ma région d’origine. Je suis d’abord Valaisan avant d’être Québécois et loin de la vision nationale du Canada anglais.


[1] Marc Crapez, Jocelyn Maclure, etc.

[2] Père du premier ministre actuel et premier ministre du Canada de 1968 à 1979 et de 1980 à 1984.

[3] Selon le sociologue français Alain Touraine repris au Québec par Mathieu Bock-Côté.

30 octobre 2020

30 octobre 1995, un Québec déchiré presque à 50 %

Ce mois d’octobre est un mois d’anniversaires au Québec. Il y a 50 ans, c’était la Crise d’octobre dont je vous ai parlé dans mes dernières chroniques et aujourd’hui, 30 octobre, c’est le 25e anniversaire du deuxième référendum sur l’indépendance. Ce second rendez-vous manqué n’est pas sorti de nulle part, mais il aura fait très mal aux indépendantistes qui attendent toujours une troisième occasion.

Dans ma chronique du 22 mai dernier, j’évoquais le premier référendum sur l’indépendance du 20 mai 1980 qui a vu 60 % de la population rejeter l’idée d’une « souveraineté-association » prônée par le premier ministre d’alors, René Lévesque. Au soir du référendum, il avait déclaré : « Si je vous ai bien compris… vous êtes en train de dire… à la prochaine fois. »

Quinze ans d’attente

Il faudra attendre 15 ans avant que cette prochaine fois arrive. Mais le gouvernement du PQ n’avait pas attendu cette défaite pour réformer en profondeur le Québec. Il terminera ce qu’on a appelé la Révolution tranquille et mettra pleinement en œuvre son programme social-démocrate. Il perdra le référendum de 1980, mais paradoxalement sera reconduit au pouvoir moins d’une année plus tard aux élections de 1981.

Ce paradoxe est loin d’être le seul de cette période où les Québécois ont largement soutenu René Lévesque au niveau provincial et Pierre Elliott Trudeau au niveau fédéral. Deux des plus grands adversaires dans leur vision du Québec ont été soutenus en même temps par les électeurs. Ça reste un grand mystère. Surtout que Trudeau n’allait pas tarder à trahir le Québec avec sa réponse au NON de 1980.

La nuit des longs couteaux

Nous connaissons tous en Suisse cette expression « Nuit des longs couteaux ». Qui ne se souvient pas de cette veillée d’armes entre le 11 et le 12 décembre 2007 ? Nous étions une équipe de radicaux valaisans descendus à Berne pour fêter l’élection de Notre Pascal à la présidence de la Confédération. Mais c’est l’éviction de Christoph Blocher qui marquera l’histoire.

René Lévesque et, assis, Pierre Elliott Trudeau lors de la conférence fédérale-provinciale de novembre 1981 : les sourires avant la trahison. Source : Le Devoir – Photo: La Presse canadienne

La nuit des longs couteaux pour le Québec s’est déroulée le 4 novembre 1981 au Canada. Réunis à Ottawa, les dix premiers ministres des provinces canadiennes négocient avec le gouvernement fédéral de Pierre Elliot Trudeau sur son projet de rapatriement de la Constitution. Eh oui, le Canada dépendait encore de Londres pour sa constitution, il ne deviendra pleinement indépendant qu’en 1982 après le retour à Ottawa de sa Constitution. Ils sont divisés sur le projet de Trudeau. Le Québec veut garder ses spécificités historiques.

Plus rusé que Machiavel, Trudeau attend le départ de René Lévesque pour son hôtel de Hull au Québec, juste de l’autre côté de la rivière des Outaouais qui sépare cette ville de la capitale Ottawa, pour négocier secrètement avec les neuf premiers ministres anglophones. Au matin, au retour de René Lévesque, tout est joué. Un accord à neuf a été trouvé. Le Québec n’est plus qu’une province parmi d’autres. Son rôle fondateur a disparu.

En marche vers un nouveau référendum

Je vous passe tous les épisodes de la saga constitutionnelle qui a opposé Québec à Ottawa durant cette période entre les deux référendums. En 1985, les libéraux remplacent le Parti québécois à la tête du Québec alors que les conservateurs avaient défait les libéraux aux élections fédérales de 1984. Une nouvelle dynamique peut alors s’établir.

Deux tentatives d’accords sont alors tentées par le premier ministre canadien, Brian Mulroney, un Québécois. En 1987, les accords du lac Meech reconnaîtront le Québec comme « société distincte », mais trois ans plus tard, toutes les provinces ne l’auront pas ratifié et il sera alors rejeté. 

Deux ans plus tard, les gouvernements fédéraux, provinciaux et les premières nations signent l’accord de Charlottetown pour une réforme constitutionnelle. Mais ce projet sera rejeté lors d’un référendum canadien par 55 % des votants (56 % de NON au Québec) le 26 octobre 1992.

Un vote des plus serrés

Les portes sont alors grandes ouvertes pour un nouveau référendum d’indépendance. Car ce refus permettra le retour au pouvoir à Québec du Parti québécois en septembre 1994 qui retrouvera face à lui le Parti libéral du Canada de retour au pouvoir à Ottawa en octobre 1993. Tout est en place pour un « remake » de 1980. Jacques Parizeau, chef du PQ est face à un autre Québécois, Jean Chrétien, premier ministre libéral du Canada.

« Acceptez-vous que le Québec devienne souverain, après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et politique, dans le cadre du projet de loi sur l’avenir du Québec et de l’entente signée le 12 juin 1995 ? » La question est plus courte qu’en 1980, plus claire aussi.

Les estimations de foule publiées au lendemain du love-in montréalais varient de 30 000 à 150 000 manifestants. Des rassemblements de moindre envergure en faveur de l’unité canadienne ont également eu lieu ce jour-là un peu partout au pays. Source : Ryan Remiorz/archives la Presse canadienne

Le résultat lui, le sera moins. Après une campagne houleuse où le gouvernement fédéral ne se gênera pas pour intervenir. Trois jours avant le vote, près 150 000 Canadiens venus de toutes les provinces viennent déclarer leur amour pour le Québec. Ce sera suffisant de justesse. Le OUI l’emportera de 54 288 voix alors qu’une participation record de 93,5 % marquera ce scrutin.

Le premier ministre du Québec, Jacques Parizeau mettra cette défaite sur le dos « de l’argent et des votes ethniques ». Cette déclaration hantera longtemps les indépendantistes qui attendent toujours une troisième tentative.

23 octobre 2020

Les années 80 : les rendez-vous manqués des indépendantistes québécois

Ce mois d’octobre est un mois d’anniversaires au Québec. Il y a 50 ans, c’était la Crise d’octobre dont je vous ai parlé dans mes dernières chroniques et le 30 octobre, ce sera le 25e anniversaire du deuxième référendum sur l’indépendance qui fera l’objet de ma chronique de la semaine prochaine. Aujourd’hui, je vais évoquer les années 80 où, à mon avis, les indépendantistes québécois ont raté les plus belles occasions de faire du Québec un pays.

Le 15 novembre 1976, la vieille politique québécoise a été balayée. Source : Quinze novembre : petit album d’images sur une journée pas comme les autres, suivi d’un discours historique de René Lévesque. Montréal, Éditions Intrinsèque Inc.

Dans ma chronique du 22 mai dernier, j’évoquais le premier référendum sur l’indépendance du 20 mai 1980 qui a vu 60 % de la population rejeter l’idée d’une « souveraineté-association » prônée par le premier ministre d’alors, René Lévesque. Au soir du référendum, il avait déclaré : « Si je vous ai bien compris… vous êtes en train de dire… à la prochaine fois. »

Un gouvernement péquiste qui a réussi

Il faudra attendre 15 ans avant que cette prochaine fois arrive. Mais je vous propose de remonter un peu le temps et de revenir au 15 novembre 1976 où, comme je vous le disais la semaine passée, le Parti québécois (PQ) formait le premier gouvernement indépendantiste de l’histoire du Québec. 

Rapidement, les indépendantistes marqueront leur territoire. Le discours inaugural du gouvernement devant l’Assemblée nationale (parlement du Québec) sera pour la première fois uniquement en français. Les anglophones n’ont qu’à bien se tenir, ce n’est qu’un début. Une année plus tard, la loi 101 viendra affirmer la primauté du français au Québec.

Connue sous le nom de Charte de la langue française, cette loi, portée par le ministre Camille Laurin, définit les droits linguistiques des Québécois et confirme le français comme langue officielle. Elle méritera sûrement une future chronique, car elle va être bientôt remise au goût du jour.

Mais le gouvernement du PQ réformera bien plus en profondeur le Québec. Il terminera ce qu’on a appelé la Révolution tranquille et mettra pleinement en œuvre son programme social-démocrate. Il perdra le référendum de 1980, mais paradoxalement sera reconduit au pouvoir moins d’une année plus tard aux élections de 1981.

Un Québec schizophrène ?

Ce paradoxe est loin d’être le seul de cette période où les Québécois ont largement soutenu René Lévesque au niveau provincial et Pierre Elliott Trudeau au niveau fédéral. Deux des plus grands adversaires dans leur vision du Québec ont été soutenus en même temps par les électeurs. Ça reste un grand mystère.

Parce que Trudeau qui avait promis qu’un NON au référendum de 1980 était finalement un OUI au changement a tenu parole. Mais certainement pas dans le sens que voulaient les Québécois qui ont reconduit au pouvoir les péquistes en avril 1981. Il avait démontré sa volonté de rapatrier la constitution canadienne qui était toujours dans les mains du Parlement de Londres avant les élections.

Son projet décrié par le Parti québécois n’a pas empêché les électeurs de réélire les adversaires de Trudeau. Tous les éléments d’une nouvelle bataille étaient sur la table. Le Québec a toujours défendu l’idée que le Canada est né en 1867 par la volonté de deux peuples fondateurs : les francophones et les anglophones. Pierre Elliott Trudeau a complètement démoli cet héritage en faisant du Canada une société multiculturelle où les anciens Canadiens français ne sont qu’un peuple parmi d’autres de la nation canadienne.

La nuit des longs couteaux

Nous connaissons tous en Suisse cette expression « Nuit des longs couteaux ». Qui ne se souvient pas de cette veillée d’armes entre le 11 et le 12 décembre 2007 ? Nous étions une équipe de radicaux valaisans descendus à Berne pour fêter l’élection de Notre Pascal à la présidence de la Confédération. Mais c’est l’éviction de Christoph Blocher qui marquera l’histoire.

René Lévesque et, assis, Pierre Elliott Trudeau lors de la conférence fédérale-provinciale de novembre 1981 : les sourires avant la trahison. Source : Le Devoir – Photo: La Presse canadienne

La nuit des longs couteaux pour le Québec s’est déroulée le 4 novembre 1981 au Canada. Réunis à Ottawa, les dix premiers ministres des provinces canadiennes négocient avec le gouvernement fédéral de Pierre Elliot Trudeau sur son projet de rapatriement de la Constitution. Ils sont divisés. Le Québec a signé une entente avec sept autres provinces, deux font bande à part.

Plus rusé que Machiavel, Trudeau attend le départ de René Lévesque pour son hôtel de Hull au Québec, juste de l’autre côté de la rivière des Outaouais qui sépare cette ville de la capitale Ottawa, pour négocier secrètement avec les neuf premiers ministres anglophones. Au matin, au retour de René Lévesque, tout est joué. Un accord à neuf a été trouvé. Le Québec n’est plus qu’une province parmi d’autres. Son rôle fondateur a disparu.

Une faible réaction

Face à cette trahison, le gouvernement du Québec s’adresse à la Cour Suprême pour faire valoir son droit de véto. Ce droit ne lui sera pas reconnu et le Québec ne signera jamais cette Constitution. René Lévesque et son gouvernement refuseront la proposition des plus extrémistes de déclarer unilatéralement l’indépendance en réaction à cette trahison canadienne.

Les choses s’apaiseront et cinq ans plus tard, un autre premier ministre du Canada originaire du Québec, Brian Mulroney tentera une réconciliation avec le Québec. Les négociations se concluent au Lac Meech, la résidence secondaire officielle du premier ministre du Canada à une vingtaine de kilomètres au nord de la capitale, mais au Québec.

Cet accord pour une réforme constitutionnelle permettant au Québec de rejoindre l’unanimité des provinces sera finalement rejeté par quelques-unes au terme du délai de trois ans pour une ratification par toutes les provinces. Ce rejet relancera le mouvement indépendantiste qui reprendra le pouvoir dans les années 1990 et marchera vers le 2e référendum.

16 octobre 2020

Crise d’octobre et le mouvement indépendantiste au Québec

Filed under: 1. Lettre québécoise — vslibre @ 7 h 48 min
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Il y a 50 ans jour pour jour, le 16 octobre 1970, la Loi sur les mesures de guerre était promulguée au Québec. Le lendemain, Pierre Laporte, otage du Front de libération du Québec (FLQ), mourrait dans des circonstances troubles. J’ai fait le récit de ce mois noir au Québec dans l’édition de la semaine dernière. Voyons, aujourd’hui, comment s’est développé le mouvement indépendantiste québécois durant ces années.

Le 13 octobre 1970 à Montréal, des milliers de Québécois scandaient « FLQ ! FLQ! » en réponse à l’intervention de l’armée. Trois jours plus tard, 500 arrestations et plus de 30 000 perquisitions refroidissaient les plus militants. Le lendemain, la mort du ministre Pierre Laporte discréditaient à tout jamais le FLQ aux yeux d’une grande majorité des Québécois. Cet épisode sanglant de l’histoire des luttes pour l’indépendance du Québec s’inscrit dans un mouvement politique bien plus large.

Fondation du RIN et visite royale

Si le FLQ est né en 1963, il faut remonter quelques années auparavant pour voir un mouvement citoyen prôner l’indépendance du Québec. C’est le 10 septembre 1960 qu’une trentaine de personnes fondent le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). En 1963, le mouvement devient un parti politique sous la présidence de Pierre Bourgault.

À la même époque, la reine d’Angleterre annonçait une visite au Québec pour le mois d’octobre 1964. Son passage en ville de Québec restera dans l’histoire comme « le samedi de la matraque ». Pierre Bourgault est venu chauffer ses troupes la veille de la visite dans la Capitale nationale, mais il sera refoulé par la police. Ça n’empêchera pas les troubles du lendemain.

« Les coups furent distribués sans discernement aucun […]. J’ai vu des policiers satisfaits de cette action. L’ordre à ce moment-là, n’était nullement en cause. Jamais la provocation n’a été de nature à justifier ces méthodes radicales. Et les journalistes qui ont rapporté cet incident n’ont rien inventé. […] » Le récit paru dans Le Devoir du 22 octobre 1964 résume l’ambiance de cette visite. Les policiers de Québec se sont donnés à cœur joie en bastonnant tout ce qui passait à leur portée.

Caricature d’André-Philippe Côté rappelant « le samedi de la matraque » à l’occasion du centenaire du journal Le Soleil. Source : Le Soleil 27 octobre 1996

Vive le Québec libre !

Mais c’est une autre visite qui jettera à la face du monde le combat des indépendantistes québécois. « Vive Montréal ! Vive le Québec ! Vive le Québec libre ! Vive le Canada français ! Vive la France ! » Le 24 juillet 1967, le général de Gaulle terminait un discours improvisé depuis le balcon de l’hôtel de ville de Montréal avec une formule dont il avait le secret.

Rien de diplomatique là-dedans. Le général qui était venu en bateau, pour ne pas avoir besoin d’atterrir à Ottawa comme le veut le protocole, avait débarqué la veille à Québec. Il devait le 25 juillet inaugurer le pavillon français de l’exposition universelle de Montréal. Il a profité de ce voyage pour fouetter le nationalisme québécois et le faire connaître loin à la ronde.

Le général de Gaulle au balcon de l’Hôtel de ville de Montréal – Source : Le Temps du 29 juillet 1967

René Lévesque et le PQ

Ces mots du général n’ont pas seulement irrité Ottawa qui s’est empressé de déclarer persona non grata le président français, mais ils ont aussi secoué les partis politiques au Québec et tout particulièrement le Parti libéral alors au pouvoir dans la province. Quelques jours plus tard, un premier député François Aquin, quittait le parti.

Quelques mois plus tard, le 14 octobre 1967, après le rejet de son projet « Un pays qu’il faut faire », le ministre des Richesses naturelles, René Lévesque tournait, à son tour, le dos au Parti libéral du Québec et fondait le Mouvement souveraineté-association (MSA).

Une année plus tard, en octobre 1968, le MSA fusionnait avec le Ralliement national pour devenir le Parti québécois (PQ). Le RIN était dissout au même moment et ses membres pouvaient rallier à titre individuel le nouveau parti indépendantiste.

Le pouvoir avant le référendum

Le 30 avril 1970, quelques mois avant la Crise d’octobre, le Parti québécois participait à ses premières élections. Il récoltait 23 % des voix mais que 7 des 108 sièges de l’Assemblée nationale du Québec. L’Union nationale et le Ralliement créditiste avec respectivement 20 % et 11 % des voix récoltaient 17 et 12 sièges, alors que le Parti libéral en avait 72 avec 46 % des voix. Ce résultat dû au système électoral (uninominal à 1 tour dans 108 circonscriptions) explique peut-être pourquoi certains en appelèrent à la radicalisation de la lutte.

Malgré l’échec de la voie révolutionnaire, le Parti québécois poursuivit son chemin et après la perte d’un député aux élections de 1973 malgré un score de 30 % des voix, gagna les élections du 15 novembre 1976. Avec 41 % des voix, il récoltait 71 sièges à l’Assemblée nationale et formait le premier gouvernement indépendantiste avec René Lévesque comme premier ministre.

En huit ans, l’ascension a été fulgurante. Il restait alors à préparer un référendum pour demander au peuple s’il voulait se séparer du Canada. Je développerai ce prochain épisode marquant de l’histoire moderne du mouvement indépendantiste québécois la semaine prochaine.

9 octobre 2020

Il y a 50 ans au Québec, un octobre noir.

Le mois d’octobre 1970 restera un moment particulièrement triste dans l’histoire du Québec. Les actions du Front de libération du Québec (FLQ) et la réplique du gouvernement de Pierre-Elliott Trudeau qui s’est traduite par la Loi sur les mesures de guerre allaient changer à tout jamais le visage du Québec. Une crise qui passera à l’histoire sous le nom de « Crise d’octobre ».

Un diplomate et un politicien sont enlevés par un groupe terroriste. Le gouvernement envoie l’armée dans les rues. Le récit est digne d’un scénario de film, mais l’histoire est bien réelle. Ça se passait au Québec en octobre 1970…

Les Forces canadiennes montent la garde au centre-ville de Montréal. Source : Montreal Gazette du 18 octobre 1970

Avant 1970

Il faut remonter en 1963 pour comprendre la genèse de ce mois noir au Québec. En ce temps-là, la société québécoise est dominée par une « aristocratie » anglaise qui domine le monde économique. Les canadiens-français croupissent pour la majorité dans une morosité économique. Pierre Vallières parlera même de « Nègres blancs d’Amérique[1] » en 1968 pour décrire le traitement imposé aux francophones.

En 1963 donc, trois jeunes militants fondent le Front de libération du Québec (FLQ). Impatients, ils veulent se mettre à l’action directe pour stimuler la cause de l’indépendance. En mars 1963, des bombes incendiaires du FLQ explosent dans trois casernes militaires et on déboulonne la statue du général Wolfe, le vainqueur de la conquête anglaise du Canada en 1759. 

En sept ans, les attentats du FLQ feront six morts et de nombreux blessés. À lui seul, celui du 13 février 1969 à la Bourse de Montréal a touché 27 personnes, dont trois grièvement, en plus de causer un million de dollars de dégâts.

1970

Dans la première moitié de l’année, deux complots du FLQ sont découverts par la police à Montréal. Le premier visait à enlever le consul d’Israël, et l’autre, le consul américain. Puis, le 5 octobre 1970, James Richard Cross, attaché commercial de la Grande-Bretagne à Montréal, est enlevé à son domicile par quatre membres du FLQ.

Un appel anonyme à la station de radio CKLM mène à la découverte d’un communiqué du Front. L’organisation laisse 48 heures au gouvernement pour qu’il se conforme à ses sept exigences allant de la libération de 23 prisonniers politiques à 500 000 $ en lingots d’or en passant par la publication dans les journaux et la lecture à la radio et à la télé du Manifeste du FLQ.

Enlèvement d’un ministre

Le 10 octobre, après plusieurs jours de tensions et de rebondissements, dont la lecture du Manifeste du FLQ par une radio privée à une heure de grande écoute, le gouvernement refuse toute négociation. Quelques heures plus tard, le ministre québécois du Travail et de l’Immigration Pierre Laporte est enlevé chez lui par un autre sous-groupe du FLQ.

Le lendemain, un dimanche, le Québec est sous tension et vit au rythme de l’affaire. Cinq minutes avant la fin de l’ultimatum, Robert Bourassa, premier ministre du Québec annonce son intention de négocier avec le FLQ.

L’armée entre en jeux

Deux jours plus tard, à la demande des ministres fédéraux, l’armée s’installe sur la colline Parlementaire à Ottawa. Le premier ministre fédéral Pierre-Elliot Trudeau ne s’en inquiète pas, même s’il n’écarte pas l’idée de suspendre des droits civiques pour combattre les forces menaçant les représentants élus. « Just watch me », dit-il aux journalistes qui lui demandent s’il faut céder face aux FLQ.

Le lendemain, le gouvernement du Québec demande l’aide de l’armée canadienne. Plus de 8 000 soldats s’installent autour des édifices importants de la province. Ce soir-là, quelque 3 000 personnes participent à une assemblée au Centre Paul-Sauvé. Entre les discours, la foule scande FLQ ! FLQ !.

Le vendredi 16 octobre, à la demande du gouvernement du Québec et de la Ville de Montréal, la Loi sur les mesures de guerre est proclamée par le gouvernement fédéral. Alors que la Déclaration canadienne des droits est suspendue, les arrestations vont pleuvoir : plus de 500 personnes seront emprisonnées sans mandat, et on effectuera 31 700 perquisitions, dont 4 600 avec saisie.

Les premiers ministres du Canada et du Québec, Pierre Eliott Trudeau (premier plan) et Robert Bourassa (tout à droite) au moment de la crise d’octobre 1970. Source : Bibliothèque et archives Canada – PA151863

Mort de Pierre Laporte

Le lendemain un communiqué est émis par le FLQ :« Face à l’arrogance du gouvernement fédéral et à son valet Bourassa, face à leur mauvaise foi, le FLQ a donc décidé de passer aux actes. Pierre Laporte, ministre du chômage et de l’assimilation, a été exécuté à 6h18 ce soir par la cellule Dieppe (Royal 22e). Vous trouverez le corps dans le coffre d’une Chevrolet verte (no 9J 2420) à la base de Saint-Hubert. Deuxième entrée. Nous vaincrons. »

Une enquête officielle conclura que le ministre à été étranglé avec une chaînette qu’il portait autour du cou. Aujourd’hui, il semble plutôt que sa mort soit accidentelle, suite à une tentative d’évasion. Mais Paul Rose, un membre du commando du FLQ a toujours assumé le meurtre de Pierre Laporte.

Fin de la crise

Le 3 décembre 1970, la police s’entend avec les ravisseurs de James Richard Cross, après de longues négociations. Les membres de la cellule Libération et leur famille reçoivent un sauf-conduit pour Cuba. Ils s’envolent vers 19h45. James Cross est finalement libéré, après 60 jours de détention.

Le 28 décembre 1970, Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie, les kidnappeurs de Pierre Laporte, sont arrêtés. De janvier 1971 à la fin 1972, des bombes sont encore posées, des vols sont commis. Ces gestes sont revendiqués dans des communiqués du FLQ. Certains, cependant, sont l’œuvre d’agents infiltrateurs de la GRC. Mais le FLQ a perdu son combat, après la mort de Pierre Laporte, la population se distancie du mouvement.

Entre décembre 1978 et 1984, les exilés cubains rentreront au pays et, en septembre 1982, Paul Rose, reconnu coupable du ministre Pierre Laporte, est le dernier membre du FLQ à sortir de prison.

* La chronologie des événements de cette crise est tirée du récit du journaliste Mathieu Charlebois publié dans L’Actualité du 16 septembre 2010.


[1] Pierre Vallières, Éditions Parti Pris, 1968

2 octobre 2020

Élections américaines, une mort qui change tout.

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La mort, le 18 septembre 2020, de la juge à la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg change considérablement la donne pour la prochaine élection présidentielle aux États-Unis. À moins de deux mois de l’échéance électorale, le président Trump et ses partisans tiennent absolument à lui élire un remplaçant. Le verdict final de cette élection pas comme les autres est peut-être en jeu.

Élue par Bill Clinton en 1993, Ruth Bader Ginsburg, RBG pour les intimes, était l’égérie des démocrates. Reconnue pour ses combats pour la cause des femmes, des minorités ou encore de l’environnement, elle était surtout capable, grâce à son grand pouvoir de conviction de rallier les deux juges conservateurs les plus modérés pour ainsi faire pencher la balance de son côté.

Le bâtiment de la Cour suprême. Source : Wikipédia

Deuxième femme nommée à cette instance, elle y aura finalement siégé durant 27 ans.  Elle aura dû également se battre contre de multiples cancers, quatre depuis les années 1990. « Nous sommes en deuil, mais nous avons bon espoir que les générations futures se souviendront de Ruth Bader Ginsburg comme nous l’avons connue — une défenseuse infatigable et inébranlable de la justice », déclarait le président de la Cour suprême. 

Le juge en chef de la Cour suprême des États-Unis, John G. Roberts, a également ajouté « que les États-Unis avaient perdu une juriste d’importance historique et respectée de ses collègues ». Même Donald Trump y a été de son éloge, parlant dans un communiqué d’« un esprit brillant dont les décisions, notamment sur les droits des femmes, ont enthousiasmé tous les Américains ».

Le « gouvernement des juges »

Mais si la mort, à 87 ans, de cette magistrate exceptionnelle était inéluctable et attendue, elle arrive à un très mauvais moment pour les progressistes américains. Il faut dire que la Cour suprême joue un rôle considérable dans la vie politique américaine. Ses pouvoirs sont si grands que certains n’ont pas hésité de dénoncer un « gouvernement des juges » à certaines époques.

C’est bien sûr de par la Constitution des États-Unis que la Cour suprême tire son pouvoir. À son article III, la Constitution établit le pouvoir judiciaire avec, tout en haut, la Cour suprême. Avec le temps, elle est devenue le pouvoir qui interprète ultimement cette constitution. « La Constitution est ce que la Cour suprême dit qu’elle est. » L’adage est communément admis depuis le début du XXe siècle.

En 1803, le président Thomas Jefferson avait bien tenté de s’élever contre ce pouvoir qui n’est pas explicitement fixé par la Constitution, mais que la Cour suprême s’est donné. « Un simple objet de cire dans les mains du pouvoir judiciaire », avait-il alors dit en parlant de la Constitution après une décision, arrêt Marbury contre Madison, où la cour se donnait le pouvoir de ne pas tenir compte des lois qui lui paraissaient anticonstitutionnelles.

Après plus de 200 ans d’histoire juridique, ce principe n’est plus en cause. En plus de ce pouvoir d’interprétation de la Constitution, la Cour suprême tranche aussi tous les litiges politiques importants. C’est ainsi que le 12 décembre 2000, son arrêt Bush contre Gore confirme l’élection de George W Bush à la présidence des États-Unis en rejetant la contestation d’Al Gore. La Floride a pu arrêter son recomptage.

Des nominations convoitées

Avec un tel pouvoir, la composition de ce collège de neuf juges (ils étaient sept jusqu’en 1869) revêt une importance essentielle. C’est le président des États-Unis qui nomme ces juges qui doivent être confirmés par le Sénat à la majorité absolue depuis 2017, avant il fallait une majorité qualifiée (3/5e). Ces juges sont nommés à vie et eux seuls décident de démissionner lorsqu’ils ne se sentent plus capables d’assumer leur charge.

Jusqu’à la mort de Ruth Bader Ginsburg, il était reconnu qu’il y avait quatre juges progressifs et cinq conservateurs. Parfois, RBG arrivait à convaincre les deux modérés des conservateurs à la suivre et pouvait ainsi faire pencher la balance. Ce ne sera plus le cas après la nomination d’un sixième juge conservateur. Donald Trump en a déjà nommé deux durant son mandat.

 C’est pourquoi le président actuel s’est empressé d’annoncer qu’il allait proposer très rapidement le nom d’une nouvelle juge et qu’il espérait que le Sénat confirmerait cette nomination dans un délai très court, avant l’élection présidentielle. Bien que lorsqu’une situation semblable s’était présentée à Barak Obama, le Sénat avait décidé en 2016 qu’il valait mieux attendre l’élection, il semble plus pressé cette fois.

Une décision qui peut décider de l’élection

Car cette nomination peut changer le sort de la prochaine élection présidentielle. En effet, il est fort probable, selon les sondages, que le démocrate Joe Biden l’emporte. Mais ce succès risque bien de ne pas être définitif le jour du vote, le mardi 3 novembre, car tous les bulletins du vote par correspondance ne seront pas rentrés.

Face à la pandémie qui ne faiblit pas, beaucoup d’Américains vont se tourner vers le vote par correspondance plutôt que de se déplacer directement aux urnes. Il faut savoir que les modalités du scrutin dépendent des États. Il n’y a pas d’uniformité à travers les États-Unis et Donald Trump a déjà dit qu’il ne faisait pas confiance à ce système.

De plus il est pratiquement sûr qu’on ne connaîtra pas les résultats durant la soirée électorale du 3 novembre, car tous les bulletins ne pourront être comptabilisés, car plus d’une vingtaine d’États ont décidé d’accepter les votes qui arriveront après cette date s’ils ont été postés à temps.

Comme Donald Trump a, en plus, déclaré le 24 septembre que le passage du pouvoir ne se passerait pas sans heurts en cas de défaite, il y a fort à parier que cette élection pourrait bien se jouer devant la Cour suprême. D’où l’importance du décès de la juge Ruth Bader Ginsburg…

25 septembre 2020

Quand le feu s’invite dans la campagne présidentielle.

La rentrée semble avoir relancé la crise sanitaire. Que ce soit au Québec ou en Suisse, le nombre de cas augmente et les restrictions ou obligations viennent nous rappeler au quotidien que la pandémie est toujours là. Cependant, c’est une autre crise dont je veux vous parler aujourd’hui : la crise climatique. La Californie est en feu et ça se ressent jusqu’au Québec.

J’habite à près de 5 000 km de la Napa Valley et pourtant, j’ai senti l’odeur de la fumée des feux de Californie ces derniers jours ! La violence de ces incendies a projeté des cendres assez haut dans l’atmosphère pour que les vents les voyagent jusqu’au Québec. Cette odeur vient réveiller un souci que nous avions un peu oublié depuis l’hiver dernier : nous vivons une crise climatique.

Comment tout peut vite partir en fumée…

Lorsque Kim Nalley est rentrée chez elle, le 19 août dernier vers 21 h 30, elle a été frappée par la force du vent qui venait des montagnes. Mais l’horizon était à peine teinté de rouge, malgré les incendies de broussailles qui sévissaient plus loin dans la région depuis trois jours.

La maison de la famille Nalley avant le passage de l’incendie… Source : La Presse – Photos Famille Nalley

Rien d’inquiétant. « Ça avait l’air vraiment très, très loin », raconte l’assistante dentaire à la retraite. « Mais vers 22 h 30, quand j’ai voulu aller me coucher, mon mari m’a dit qu’on allait peut-être être évacués et de me préparer. » Étonnée, elle a regardé dehors : le ciel avait totalement changé de couleur. Il était devenu rouge. Très rouge. 

« Je me suis dit : “Oh, ce n’est pas bon.” » 

La résidante de Quail Canyon, un secteur de Vacaville, à environ 120 kilomètres au nord-est de San Francisco, ne sait pas combien de temps elle a pris pour remplir sa voiture de biens auxquels elle tenait. Mais alors qu’elle effectuait son quatrième voyage, les flammes étaient visibles sur la colline tout juste derrière chez elle. 

« Et là, tout était rouge vraiment partout. Ça s’est passé très, très vite. » À minuit, sa maison était touchée par les flammes. Quelques heures plus tard, il n’en restait plus rien.

La maison de la famille Nalley après le passage de l’incendie… Source : La Presse – Photos Famille Nalley

Ce récit poignant raconté par la journaliste Marie-Claude Lortie, envoyée spéciale en Californie, dans l’édition du journal La Presse du 18 septembre dernier, montre comment tout peut basculer très vite.

Le climat s’invite dans la campagne présidentielle

« Ça finira par se refroidir », déclarait Donald Trump alors qu’il visitait la Californie le 14 septembre dernier. Évidemment, son adversaire aux prochaines élections présidentielles, Joe Biden, s’est empressé de bondir sur cette déclaration à l’emporte-pièce : « Si on donne à un pyromane du climat quatre années de plus à la Maison-Blanche, comment pourrait-on s’étonner que l’Amérique s’embrase encore davantage ? »

Après la gestion de la pandémie, après le climat de haine raciale qui traverse les États-Unis, les changements climatiques s’invitent à leur tour dans la campagne. Ici aussi, les avis sont tranchés. « Les preuves observées parlent d’elles-mêmes : le changement climatique est réel et il aggrave les incendies », énonçait Gavin Newsom, gouverneur démocrate de Californie.

« Je ne pense pas que la science sache réellement », lui répliquait le candidat républicain, qui tient régulièrement des propos climatosceptiques. « Nous avons le choix, nous pouvons nous engager à avancer ensemble, car nous savons que le changement climatique est un défi existentiel qui va déterminer l’avenir de notre pays », ou « nous pouvons choisir la voie de Donald Trump : ignorer les faits, nier la réalité, ce qui revient à baisser les bras complètement », concluait le candidat démocrate.

Ailleurs, il faudrait passer de la parole aux actes.

On peut bien se désespérer de ce qui se passe actuellement aux États-Unis, mais force est de constater qu’un peu plus au nord, ce n’est pas beaucoup mieux. Certes, le Canada n’est pas dans le déni. Le premier ministre Justin Trudeau a des discours bien plus « politiquement corrects ».

« On va planter deux milliards d’arbres au cours des dix prochaines années. Point final », écrivait sur Twitter le premier ministre Justin Trudeau le 27 septembre 2019, le même jour où il rencontrait la jeune militante écologiste Greta Thunberg. Une année plus tard, il a mis plusieurs jours à répondre à une question d’une journaliste, pourtant le décompte était facile : zéro !

Bon c’est facile de tirer sur le premier ministre du pays qui produit le pétrole le plus polluant qui soit, celui tiré des sables bitumineux des grandes plaines canadiennes. Mais je crois que personne ne fait beaucoup mieux. On parle beaucoup, on fait des promesses, mais au final, on prend son temps et, pendant ce temps, les odeurs de fumée se font sentir à 5 000 kilomètres…

Pierrot Métrailler

Les incendies californiens en quatre chiffres (17 septembre 2020)

San Francisco et son célèbre Golden Gate se trouvaient sous un ciel orangé le 9 septembre dernier. Source : La Presse – Photo Frederic Larson, Archives Associated Press

2 000 000 

Nombre d’hectares qui ont déjà été brûlés cette année par les incendies dans l’Ouest américain. C’est l’équivalent de 46 fois l’île de Montréal. Plus de 900 000 hectares sont en Californie, ce qui surpasse tous les bilans précédents depuis les années 30, date à laquelle les incendies ont commencé à être recensés. 

7600 

Nombre d’incendies qui se sont déclenchés dans l’État de la Californie, seulement en 2020. Pendant toute l’année dernière, il n’y en a même pas eu 5000. Il s’agit d’un bond de 50 %. Or, la saison des incendies est loin d’être terminée. 

Plus de 30 

Nombre de morts causées par les incendies dans l’Ouest américain depuis le début de l’été. La plupart sont survenues ces deux dernières semaines. 

17 000 

Nombre approximatif de pompiers qui luttent toujours activement contre la propagation des incendies. Une vingtaine de foyers d’envergure continuent de faire rage en Californie, selon les données des autorités locales. 

Henri Ouellette-Vézina, La Presse du 17 septembre 2020

18 septembre 2020

Fusion de communes, Lévis, un exemple québécois

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Quelques semaines après la présentation du « Grand Sion » par les autorités de la capitale valaisanne, il m’a semblé intéressant de vous parler du modèle québécois. Non pas que la démarche a été parfaite, mais elle donne quelques éléments de réflexion. Initié de manière « dirigiste » au début du XXIe siècle, l’exemple de ma ville de Lévis s’analyse plus sereinement 20 ans plus tard.

« La capitale suisse des Alpes », « réconcilier la plaine et la montagne », « un rêve à vingt ou trente ans », « aujourd’hui, nous lançons un pavé dans la mare.» Le 26 août dernier, Philippe Varone, le président de Sion, imaginait une ville de 65 000 à 90 000 habitants à l’horizon 2050.

Il relançait ainsi un débat que j’ai toujours connu. Sion fusionnait avec Bramois en 1968 alors que je n’avais que deux ans. Durant toutes mes années au Grand conseil, j’ai toujours eu l’impression qu’une fusion se discutait quelque part. Cette envie de grandeur et de rationalité n’est ni seulement valaisanne ni seulement suisse, elle existe un peu partout à travers le monde.

Le cœur de l’ancienne ville de Lévis vue depuis le Saint-Laurent. Source : Ville de Lévis

Réorganisation municipale

En juin 2000, Louise Harel, ministre d’État aux Affaires municipales et de la métropole déposait un livre blanc intitulé : La réorganisation municipale : changer les façons de faire pour mieux servir les citoyens. C’est à partir de ce rapport que ce que les journalistes n’allaient pas tarder à appeler « Le dossier des fusions forcées » s’enclenchait.

Dix-huit mois plus tard, toutes les grandes communautés urbaines du Québec (18 au total) étaient fusionnées avec plus ou moins d’envie. Cet accouchement aux forceps coûta certainement le pouvoir au Parti québécois qui fut battu aux élections de 2003 par le Parti libéral.

Le gouvernement de Jean Charest nouvellement élu s’empressa alors d’amorcer un processus référendaire pour permettre aux municipalités qui le voulaient de « défusionner ». Les nouvelles villes de Québec et surtout Montréal perdirent alors une partie de leur cohérence.

L’exemple de Lévis

Dans la ville où je réside depuis mon arrivée au Québec, le processus de fusion se passa sans trop de tiraillement. « Ce ne fut pas la joie totale, mais on accepta de faire avec. Cette relative indifférence nous fut très profitable, car nos autorités ont pu travailler plus sereinement », explique Pierre Lainesse, ancien conseiller municipal de Lévis (2013 – 2017).

Il faut savoir qu’au Québec, les municipalités n’existent que par la volonté du gouvernement de la province. C’est lui qui leur délègue des pouvoirs et leurs ressources financières proviennent principalement des taxes d’habitation et qui les oblige à présenter un budget équilibré. Ainsi, lorsque le gouvernement « encouragea » les fusions, Lévis, comme les autres, s’exécuta.

La nouvelle ville naquit du regroupement de dix municipalités qui s’étendaient sur près de 450 km2 (40 km de long sur un peu plus de 10 km de large) au sud du Saint-Laurent en face de la ville de Québec. Ce nouveau découpage était naturel puisqu’il recoupe en grande partie l’ancienne Seigneurie de Lauzon qui est à l’origine de l’occupation de cette partie du territoire par les Européens depuis le XVIIe siècle.

Avantages / inconvénients

« La capacité de manœuvre de la ville s’est trouvée agrandie par ce regroupement. La ville pouvait offrir plus de services dans des domaines comme la culture ou les sports par exemple », souligne Pierre Lainesse. Avec 150 000 habitants aujourd’hui, Lévis est la septième ville du Québec avec une masse critique intéressante sans les inconvénients des grandes métropoles ni ceux des petites entités qui peinent à être pleinement autonomes.

Pierre Lainesse, conseiller municipal de 2013 à 2017 à Lévis et guide touristique sur le fleuve entre Québec en arrière-plan et Lévis. Source : Pierre Lainesse

« C’est certain qu’on a perdu de la proximité et de la souplesse. L’administratif prend une plus grande place. Les petites choses prennent plus de temps, car la spécialisation a pris le dessus sur la polyvalence des employés », ajoute encore l’ancien conseiller municipal.

La taille de la ville permet encore d’avoir des contacts directs avec le maire qu’on peut croiser dans la rue, même si c’est moins fréquemment que dans l’ancienne municipalité de Saint-Joseph-de-Lauzon qui avait 1 000 habitants avant la fusion. Cette taille permet surtout une occupation du territoire plus cohérente et une meilleure répartition des services.

« Tranquillement pas vite »

Lévis a su faire les choses intelligemment et gentiment, « tranquillement pas vite », comme on dit ici. Les employés municipaux ont été replacés dans des postes équivalents sans perte de salaire. On a gardé un découpage pour les cercles électoraux qui permettent d’élire les 15 conseillers municipaux qui respectent les anciennes entités.

Surtout, Lévis, la ville de base qui représentait près de la moitié des habitants avant la fusion n’a pas accaparé toutes les institutions, même si son nom s’est imposé par évidence. Aujourd’hui, la mairie se trouve à Saint-Romuald, au centre de la nouvelle municipalité et les services (bibliothèques, salles de sports, patinoires, piscines, salles de spectacles, écoles, etc.) sont bien répartis sur tout le territoire.

On a attendu 13 ans pour renommer les rues qui portaient le même nom. Poste Canada demandant la dénomination Lévis pour tout le territoire, il a fallu éliminer les doublons. « 10 ans ont été nécessaires pour créer une nouvelle identité lévisienne même si l’attachement aux anciennes paroisses ou villages demeure fort », explique encore Pierre Lainesse.

Le temps, la cohérence et le respect semblent être les maîtres mots pour un processus réussi même sous la contrainte initiale. Évidemment, l’exemple de Lévis ne peut pas être importé directement sur la réalité valaisanne, mais une ville de 40 kilomètres de long (Sierre – Martigny) de près de 150 000 habitants (à peu près la population de la plaine du Rhône entre Sierre et Martigny) peut vivre sereinement…

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